Réalisation Luc Riolon
Maguy Marin a choisi d'inscrire son projet «Points de fuite» dans le contexte difficile d'une pièce physique, humaine. Elle y traite de notre rapport aux autres, aux travers de nos élans, de nos responsabilités et de nos engagements.

Comment se répercutent nos mouvements et nos actes, de l'individu au groupe, du groupe à l'individu? La chorégraphie de Maguy Marin évoque, ici, ces relations, à la croisée d'autres écritures, musicales et poétiques, dont un essaim de dix danseurs tissent les points de rencontre et de fuite.
Danse, musique et parole distribuent les déplacements et les taches de chacun. Tour à tour, ils s'emparent des guitares électriques et du micro en fond de scène, se faisant les interprètes de leur propre partition sonore et «littéraire». La chorégraphie mêle les fugues de Bach aux textes de Charles Péguy. Une tension croît du tissage de cette polyphonie. D'abord cacophonique et dense, elle se déroule l'instant d'après, éolienne, pour de nouvelles montées assourdissantes.

En mathématiques, un point de fuite est un point de convergence entre deux lignes parallèles. Métaphore, ici, de la croisée des pratiques artistiques mais également de la rencontre des individus qui se noue dans la solidarité. A la manière d'un domino qui s'abat sur ses voisins créant une farandole de l'effondrement, l'énergie d'un déplacement, le déploiement d'un geste en propulse un autre sur le corps voisin et contamine au final un groupe dont la cohésion se relâche et s'affermit selon ses contacts, ses écoutes. Des trajectoires se dessinent et se modulent sans discontinuité, suite logique du premier choc. Une épaule s'appuie sur un dos. Celui-ci tourne et vient frôler une main qui, dans ce nouvel élan, agrippe un buste, l'étreint ou l'esquive élançant ailleurs un nouveau contact.
Prudemment ou plus en force, les liens têtus de cette communauté ne cessent de se nouer tout en laissant place aux petites solitudes. Cette singularité de chacun réside dans «la manière» de faire et de dire, en écho aux paroles de Charles Peguy : «Ne me parlez pas de ce que vous dîtes (. . .) Parlez-moi de comment vous le dîtes». Dans la manière également d'occuper le temps et l'espace «à chaque instant, à chaque point et entre chaque point d'un mouvement continu, jusqu'à ce point selon lequel, à la hauteur duquel, continuellement, nous nous mouvons d'un mouvement continu ».
Cette fugue qui expérimente avec intelligence l'implication des éléments entre eux, de ce qui les lie, les sépare, les réfléchit, fait de «Points de fuite», une pièce engagée et poétique.

Par MARIE-CHRISTINE VERNAY
Le Festival de danse de Cannes a redonné son sens au mot création. Coup sur coup, ce sont deux centres chorégraphiques nationaux qui ont réveillé la capacité de la danse à échapper aux produits formatés, fabriqués pour plaire à un «public large» ou à des programmateurs moins ou plus branchés. Bref, on a festoyé avec Josef Nadj autour d'un banquet de philosophes et on a pris la fuite avec Maguy Marin, sans pourtant quitter sa place de spectateur dans un festival, devenu biennal, qui, mine de rien, remplit les salles et attire un public jeune et fervent.

Bach et Péguy. Maguy Marin s'est donc intéressée ici à la fugue, à sa structure, pour poser la question aujourd'hui essentielle du «point de fuite». Quelle place occupe-t-on? Comment l'occupe-t-on? La chorégraphe relie Bach, fugueur par excellence, à Péguy, qui écrivait: «Revenir toujours au même point, d'où l'on dit le mot le plus juste et le plus précis possible afin de se placer dans la société.» Tous deux voulaient redéfinir les choses, empêcher les fuites et les malentendus, et servent le propos de Maguy Marin, explorant dans quelle mesure et comment chacun de nous porte une responsabilité vis-à-vis des autres.

Si la musique de Bach était présente, la construction de la pièce paraîtrait évidente, mais Maguy Marin préfère travailler avec des compositeurs vivants ­ Denis Mariotte en l'occurrence depuis une petite dizaine d'années ­, et brouille les pistes pour éviter que cela soit d'une facture trop classique. L'oeuvre est pourtant aussi virtuose que celle d'Anne Teresa de Keersmaeker, qui a aussi travaillé sur et avec la musique de Bach, mais celle-ci est là presque «salie» par des solos de guitares électriques dont s'emparent les danseurs, comme ils s'emparent par ailleurs des textes de Péguy dits au micro en fond de scène. La beauté canonique, elle aussi, se trouve souillée, les danseurs étant aussi communs que n'importe quelle personne allant boire son café matinal au bar du coin.

Historique. On se régale cependant avec cette danse, les mouvements qui reviennent, redémarrent pour mieux aller de l'avant, pour tracer des élans formidables, les porters qui élèvent un corps, amoureusement, les chutes et les pertes, comme un équilibre trouvé sur une pierre instable. Ici, chaque geste est une décision et, surtout, raconte pourquoi la décision a été prise. Dans cette fugue portée puis développée par une compagnie où chacun est digne d'attention, on est sous le choc.

Maguy Marin a toujours agi ainsi, travaillant dans son coin avec les siens, ces temps-ci dans le contexte difficile d'une banlieue de Lyon (Rillieux-la-Pape) où elle a déménagé son centre chorégraphique. Aujourd'hui, elle jette sur la scène une chorégraphie qui fait date, qui marque non seulement une soirée mais peut-être aussi l'histoire de la danse. Entre elle et Josef Nadj, on est nourri pour un bon bout de temps. «Aujourd'hui, dit la chorégraphe, je ressens la nécessité de reprendre une place dans l'espace public, pour y célébrer les richesses des différences et le plaisir du jeu vivant de la création.» Elle l'a fait sur la scène du Palais des festivals de Cannes, et nous a confortés dans l'idée que la danse est une affaire hautement politique et poétique

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