VincentCespedes.net/post/MedicineBath - Pirates
"Tout le monde sait que les Américains sont de grands enfants !" lançait un beau jour Jean-Pierre Marielle, notre acteur national, dans l'un de ses rares passages télé. Il n'était pas le premier à le dire, et il avait partiellement raison. Le troublant de l'affaire, c'est que les États-Uniens revendiquent volontiers ce statut.
L'enfance - ses jeux, ses espiègleries, ses émerveillements - est une valeur ici ; en France, en revanche, elle relève de l'état de tutelle, de dépendance, de caprice et de manque de maturité. Une période dont il faut s'affranchir pour devenir adulte. C'est pourquoi nous sommes si sinistrement guindés dans un bal costumé, si mal à l'aise et déclamatoires quand il faut jouer un rôle avec truculence, et si "poseurs" devant le moindre appareil de captation.
Une journée de funisme de plus. Une majorité de couples, donc. Il s'agit cette fois de faire un tour en bateau (vrai trois-mâts, vrai équipage à bord), affublés comme pirates des Caraïbes (déguisements made in China pour moi, mais les habitués ont sorti veston de cuir, pantalon bouffant, tresses perlées et perroquet en peluche). Je m'en balance, je les nique tous : j'ai une dent en or. "Oh ! that is so cool, your golden tooth !" Je réponds "Merci !", en bon pirate breton. Ils adorent.
À bord, c'est du grand spectacle. Du one-man-show de groupe. Nous sommes tous les vedettes d'un film grandeur nature. Tous des pirates, tous de grands enfants.
Tous, sauf moi, je dois bien l'admettre. Je pose, je fais "hein ! hein !" au lieu de "Aargh ! aargh !", je laisse mon sabre en plastoc dans mon ceinturon. Je suis maladivement Français.
Et là, au milieu de cette effervescence où tout le monde se prend pour le Capitaine Crochet (excepté l'unique gay, fée Clochette vert fluo), je sens physiquement le décalage culturel. Mon manque d'entrain pour socialiser ("socialize") entre bouffons, mon manque de Walt Disney dans le biberon. L'envie de crier : "Mais fermez vos grandes gueules, bordel !" quand l'île d'Alcatraz surgit à tribord - l'ancienne prison, reconvertie en site touristique. Las, si je m'exécute, ils m'applaudiront, me hisseront au grand mât et me feront briller de toute ma dent...
À cinq ans, en colonie de vacances, j'arborais une balafre faite au bouchon brûlé et chantais à tue-tête "Le Port de Tacoma". J'étais un petit enfant, et je m'éclatais à me prendre pour un grand méchant-pas-beau, un anarchiste des flots craint par les grandes personnes elles-mêmes, violemment renvoyées à la facticité morbide de leurs bienséances.
Or cette capacité d'exaltation et de loufoquerie identitaire demeure intacte en moi, chaque jour de l'année, tout frenchy que je sois. Et il me semble que le funisme est un exorcisme de cette faculté-là ; une neutralisation de l'enfance qui perdure en soi-même en feignant de la ressusciter. On ne ressuscite que des morts.
On joue à jouer pour conjurer le véritable Je(u), la danse authentique d'un soi qui s'improvise et se laisse aller.
Oui, je reste un petit enfant, intensément. Pas un "grand" spécimen, s'émerveillant de s'émerveiller en caricaturant les libres productions de l'enfance, mais un être de qui s'émerveille tout court. L'enfance m'est trop chère pour que je ne la plonge dans la foire aux folklores. Je la vis comme une évidence, et dès qu'un enfant pointe le bout de son nez, nous parlons la même imagination.
Je sais par cœur ces mots d'Erich Fromm, que je murmure en contemplant l'horizon, au milieu du tintamarre volontariste des grands enfants : "Tout est en nous. Nous sommes le bébé de six mois, nous avons dix-huit ans et nous sommes ce que nous sommes aujourd’hui, en même temps. Nous sommes même ce que nous pourrions être dans dix ou même dans vingt ans. C’est peut-être la question essentielle : avons-nous une impulsion suffisamment puissante pour développer le meilleur en nous ?"
L'enfant que j'étais participe de mon devenir. De la grande piraterie !
Et ma dent en or, en me faisant zozoter Fromm, éveille en moi ce pirate de cinq ans, bandeau noir sur l'œil et dents de la chance, qui zozotait mon nom.
VincentCespedesPage

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