Enquête par les champs
par Jean-Michel Frodon pour Art Science Factory

Sylvain Gouraud est photographe. C’est un artiste. C’est un chercheur. La photo est son principal instrument de création et de recherche. Mais parfois un seul instrument ne suffit pas. Comme photographe, mais aussi comme homme d’aujourd’hui, comme citoyen, il a entrepris de mieux comprendre ce qu’est l’agriculture, dans ce pays-ci, dans ce temps-ci. La question n’est pas venue d’une illumination, d’une inspiration ni d’une commande, mais de son expérience personnelle, celle d’un habitant des villes qui un jour se retrouve habitant des champs. Sylvain Gouraud est parti de ce qui était proche, de ce qu’il voyait : des plantes, des espaces, des outils, des gens, des pratiques. Il a utilisé son appareil à lui, l’appareil photo. Mais malgré les immenses ressources de celui-ci, il est apparu au photographe que la photo seule ne parvenait pas à prendre en charge la complexité de ce qu’il voulait décrire. « Complexité » ne veut pas dire ici « complication », encore moins « obscurité ». Complexité veut dire qu’à partir d’un point de départ relativement simple, ou apparemment simple, disons un épi de blé ramassé dans un champ près de chez lui, à la Ferté-Alais dans l’Essonne, se trouvent mobilisés de nombreux autres êtres – des humains, des animaux, des végétaux, des outils, des techniques, des calculs, des groupes, des mots, des règlements, des documents, etc. Non pas « tout et n’importe quoi », mais une très grande quantité de « choses » hétérogènes, et pourtant reliées entre elles par l’objet de départ (l’épi) et la question que Sylvain lui a posée. Tous ces êtres ne sont pas entassés n’importe comment, ce qui les relie fait sens, ainsi que l’ordre et la manière dont ils sont reliés. Une telle approche vient d’un ensemble de conceptions connues surtout dans la sociologie des sciences, à partir des notions d’ « attachements » et d’« acteurs réseau » telles que développées notamment par Bruno Latour, Antoine Hennion ou Michel Callon. Pour mieux capter ces agencements et leurs dynamiques, Sylvain Gouraud a du adapter sa pratique photographique, multipliant les outils de prise de vue et donc les points de vues, mais il a aussi été amené à mettre en place d’autres activités : organiser des réunions, concevoir des schémas, et finalement réaliser une vidéo, qui est aussi le déroulé d’un récit. Tout cela ne constitue pas l’aboutissement de son enquête, seulement la mise en place, et en visibilité, de ses conditions. C’est pourquoi il intitule sa vidéo « Trailer » : non pas la bande-annonce d’un film, mais l’annonce et la mise en appétit d’une recherche toujours en cours.

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