C'est une histoire personnelle qui a poussé Patrick Tourneboeuf à porter une attention particulière à cette spécificité française que sont ces monuments érigés à la gloire des "Poilus". Fin juillet 1914, pour répondre à la mobilisation générale, Abel Paul Tourneboeuf quitte la ferme familiale de Dollon dans la Sarthe. Au troisième jour de la guerre, le 3 août 1914 il meurt au feu. Beaucoup plus tard, un 14 juillet, âgé d'une petite dizaine d'année, l'arrière petit-fils, Patrick, se trouve dans le fief familial, (pas encore photographe mais déjà observateur avisé) il constate que, Abel Paul, son arrière grand-père n'est pas mentionné dans la sinistre liste des morts "Pour la France". Une erreur, le service de l'Etat Civil avait placé l'aïeul sur un monument d'un village voisin. Personne de la famille Tourneboeuf jusqu'à ce jour n'avait remarqué l'anomalie. Revenant ce sur fait, Patrick est dans l'évidence, que les monuments aux morts sont vus, mais pas regardés, que le message porté n'est plus visible.
Un devoir patrimonial plus un désir de photographe et dès 2003, Patrick Tourneboeuf va rendre leur gloire originelle aux sites commémoratifs de 14-18. Il peaufine ses connaissances sur les objets et dès lors, met en place un protocole de prise de vue précis. Travail à la chambre : une image par jour, l'heure choisie n'en est pas une, c'est entre chien et loup, une lumière donc, des poses longues, très longues parfois, même distance par rapport à l' objet, l'aspect plastique est souligné par un éclairage contrôlé, l'environnement toujours présent. Tout cela pour mettre en évidence la diversité, les particularités de ces créations, pour en désigner leurs significations historiques. 36.000 communes en France, autant de monuments à la gloire des "Héros disparus", c'est un peu plus qu'une anecdote. La plupart de ces stèles furent érigées entre 1919 et 1923- 25. A ce moment, veuves, orphelins, gazés et gueules cassées battaient le pavé. Ils regardaient l'érection de ces monuments comme un acte à susciter une mémoire vive. Placés au milieu des lieux de vie, le souvenir, l'exacerbation glorieuse du sacrifice par le statuaire, gravée dans la pierre l'insupportable litanie des morts, une sorte d'expiation de l'hécatombe passée. Ces monuments vont révéler la sensibilité politique, religieuse, sociale de nos villages, de nos villes. En Bourgogne, Paray le Monial nous propose une stèle à plusieurs lectures : sur le piédestal, un officier tient un drapeau, réalisée "à la mémoire des enfants du Canton morts en 1870-71", inaugurée en 1900. Plus bas, les yeux tendus vers l'officier, un "Poilu" ramène au vaincu de 1870 l'Alsace et la Lorraine représentées par deux femmes. Cet ajout sera inauguré en 1923. A Peroy les Gombries est inscrit: "On ne passera pas", à Gentioux, "Maudite soit la guerre". Les métaphores sont nombreuses, à l'Ile Rousse, c'est une Mère Corse qui porte un nouveau né qu'elle garde contre elle, à Saint Urbain en Bretagne, c'est une Sainte Vierge qui tend l' Enfant Jésus vers le ciel, comme la République donnant ses enfants à la Patrie. Bien sur selon la richesse, l'importance des communes, les monuments seront plus ou moins décoratifs, fournis en parures, coq, obus… On peut acheter le monument sur catalogue ou faire appel à des artistes comme Paul Landovski, des élèves de Rodin se mirent à l'œuvre.
Patrick Tourneboeuf a déjà réalisé 60 photographies de monuments, vu la richesse du sujet, ce travail est toujours en cours. Des expositions sont prévues, un livre envisagé.
Après le "Mur de Berlin" et les "Bunkers", ce travail s'inscrit dans la logique de la production du photographe, une photographie à la fois documentaire, historique, patrimoniale et plastique.

Michel Philippot

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